En tant que “pompeuse d’air”, mon travail se situe à Pointe Bénédicte et sur la base. Cependant, j’ai parfois la chance de pouvoir accompagner les ornithos en manip’ !

Lundi 3 janvier 2022, à peine remise des festivités du nouvel an, voilà que je mets mon sac à dos et que je chausse mes bottes, direction : Entrecasteaux ! J’ai l’opportunité d’y aller pendant 5 jours pour aider Juliette sur le suivi des colonies d’albatros à bec jaune. Je fais le transit avec Jordan et Justin, les deux Mamintros qui ont également des manip’ prévues là bas.


Le transit

Avant d’aller plus loin, voici un petit point “transit”. Un transit, sur l’île d’Amsterdam, est le chemin que l’on parcourt hors-base d’un point A à un point B. Un transit se fait obligatoirement à 3 personnes, avec une VHF et un iridium (téléphone satellitaire). Un transit n’est pas une simple randonnée, et doit respecter un certain nombre de règles. La première est de ne pas disséminer les espèces végétales invasives, c’est pourquoi un transit commence toujours par un “sas biosécu”, un endroit où l’on vient frotter ses bottes et le bas de son pantalon pour se débarrasser de toute graine ou fruit.

Le sas biosécu du transit d'Entrecasteaux

© 2022 R. Nespoulet · Institut polaire français · TAAF

Me voilà donc partie, avec mon sac à dos, sur le chemin qui n’en est pas vraiment un car perdu au milieu de la végétation. C’est la première fois que je m’éloigne autant de la base ! Ça grimpe plutôt raide, on a au total 750m de dénivelé positif à gravir.

Début du transit : au revoir Martin de Viviès !

© 2022 R. Nespoulet · Institut polaire français · TAAF

Le “chemin” suit plus ou moins l’ancienne clôture, qui servait à contenir les vaches (quand il y en avait encore) dans un seul côté de l’île. Vous ne le voyez pas sur la photo, c’est normal : il est caché au milieu de la végétation.

Le chemin suit l'ancienne clôture

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La deuxième règle du transit est : on oublie les chaussures de rando, bonjour les bottes de marche ! Un peu plus haut, on doit rester sur un chemin très boueux pour ne pas dégrader le milieu, rempli de souilles dans lesquelles on s’enfonce dans la boue jusqu’aux genoux… Même si au départ randonner en botte s’annonce mal, elles deviennent finalement mes meilleures alliées dans ce milieu à la progression difficile.

Pas de doute : on est bien sur un volcan

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Passés la zone un peu délicate des souilles, on arrive à “la Mare aux canards”, appelée ainsi car, fut un temps, des canards (introduits) y barbotaient.

La mare aux canards. Oui, il y a eu des canards dedans !

© 2022 R. Nespoulet · Institut polaire français · TAAF

Pour limiter les dégradations dues au piétinement sur la végétation native déjà très fragile, une bonne partie du transit se fait sur des caillebottis en bois installés il y a quelques années. A certains endroits sur l’île, notamment sur le plateau des tourbières, le milieu est tellement fragile que l’on doit chausser des raquettes pour y circuler.

Un petit aperçu de la végétation native de l'île

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Le transit se passe plutôt bien au sommet de l’île, si on oublie les rafales à plus de 90 km/h qui nous balayent le long de la crête qui suit la caldeira. On arrive bientôt au Pignon, avec sa vue imprenable sur les falaises d’Entrecasteaux, le Grand Balcon et le Mont Fernand. C’est le point culminant du transit, la suite ne sera que de la descente.

Vue du Pignon sur le haut des falaises d'Entrecasteaux

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Et tout en bas, on devine la cabane !

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Après une pause pique-nique à la Salle à Manger, on entame la partie la plus vertigineuse (mais la plus jolie) du trajet : la descente de la Via Ferrata. Techniquement, cela ressemble plus à de la descente sur corde qu’à de la Via Ferrata, mais la vue y est extraordinaire ! Je m’excuse auprès de mes lecteurs, à cause du vent violent et de la verticalité du passage, je n’ai pas sorti mon appareil photo à ce moment là ! Mais j’aurais l’occasion d’y retourner ! Au début de la Via, une touque est solidement arrimée et contient tous les EPI qui servent à la descente : harnais, longes et ASAP. C’est pratique, on n’a pas besoin de transporter tout ce matériel depuis la base. En bas de la Via, il y a une autre touque pour ranger le matériel. On peut se poser pour admirer ces paysages dont on a tant entendu parlé ! Mais nous sommes loin d’être arrivés. Deux grosses étapes nous attendent encore : la traversée du “Vietnam” (qui porte très bien son nom), et la Plage peuplée d’otaries farouches…

En bas de la Via Ferrata

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Pire que les souilles, le “Vietnam” est à mon sens la partie la plus difficile du trajet. Après 5 heures de marche et la fatigue accumulée, il faut progresser difficilement au milieu des scirpes qui font ma taille, et dans un milieu tourbeux gorgé d’eau. Il n’y a pas de chemin tout tracé, et il faut essayer de se frayer un passage dans la jungle de la végétation… Plus d’une fois je suis tombée, et plusieurs fois l’eau est passée au dessus des bottes ! Mais heureusement, cet enfer vert ne dure jamais bien longtemps, et on arrive rapidement aux modules. Ces modules, rappelez-vous, avaient été installés à OP3 pour remplacer l’ancienne cabane menacée par un rocher. Ce rocher a été dégagé par une entreprise spécialisée pendant l’OP4, et la cabane originale a pu être réintégrée. Pour des questions logistiques, les modules n’ont pas pu être retirés et rapatriés, on peut donc en bénéficier encore un peu. De gauche à droite, il y a un labo de biologie, deux modules de chambres de 4 places, et une cuisine. C’est rudimentaire, mais ça dépanne bien !

Les modules : l'ancienne nouvelle cabane

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Entre les modules et la cabane historique d’Entrecasteaux, on doit traverser une zone remplie d’otaries farouches, plus agressives encore qu’aux alentours de la base. Enfin, c’est que l’on m’a dit, parce que quand on est passé, il n’y avait personne ! À cause de la chaleur de la journée, elles étaient toutes à l’eau.


Les colonies

Dès le lendemain, je monte avec Juliette dans les colonies d’Albatros à bec jaune. La pente est raide, et les sols sont fragiles depuis l’incendie qui a ravagé une bonne partie des falaises. Cet incendie s’est déclaré dans les falaises d’Entrecasteaux en février dernier et s’est propagé sur une bonne partie du site. A priori d’origine naturelle avec aggravation due à la sécheresse du lieu à ce moment de l’année, toute la base Martin de Viviès frissonnait d’effroi à l’idée de l’ampleur de la catastrophe. Entrecasteaux est un site unique au monde : en plus de la beauté extraordinaire du lieu, plusieurs espèces d’oiseaux se reproduisent sur le flanc des falaises. Albatros à bec jaune, albatros fuligineux, gorfous sauteurs,… D’ailleurs, les falaises d’Entrecasteaux abritent à elles seules 60% de la population mondiale d’Albatros à bec jaune, soit la plus grande colonie d’Albatros à bec jaune du monde !

Tous les points blancs, ce sont des oiseaux...

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Heureusement, l’incendie a fini par s’arrêter de lui-même, et n’a pas fait trop de dégats dans les colonies. Au moment où j’écris, la végétation a reprit ses droits, mais on voit encore les traces du passage de l’incendie. En raison de la fragilité du sol et de la raideur de la pente, Entrecasteaux est le seul endroit au monde où se tenir à la végétation est plus fiable et plus sécure que de se tenir aux rochers…

La cabane, vue de la colonie

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Le programme de Juliette se concentre sur la propagation du choléra aviaire au sein de la colonie d’Albatros à bec jaune. Cette maladie, encore une fois arrivée sur l’île à cause de l’être humain, cause une importante mortalité chez les poussins. Juliette est donc chargée de vacciner les oiseaux contre cette maladie, mais aussi de suivre la réussite (ou l’échec) de la reproduction. Pour cela, tous les jours, elle prospecte tous les nids et elle capture des poussins le temps de les mesurer, de les peser et de leur faire une prise de sang avant de les remettre dans leur nid. Elle capture également des adultes bagués pour le même type de mesures biométriques (plus compliqué, car contrairement aux poussins, ils volent !).

La colonie et le rocher de la Cathédrale

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Mais malheureusement, le choléra n’est pas la seule source de préoccupation pour les ornithos Amstellodamois… Ces oiseaux marins nichent à même le sol, car ils n’ont jamais eu de prédateurs. Les rats, espèce introduite et très invasive sur l’île, prédatent les poussins qui auraient survécu à la maladie. Le bilan est attristant : très peu de poussins arrivent à survivre et à s’envoler du nid à la fin de la saison. Les îles australes sont des milieux déjà extrêmement fragiles, où l’impact de l’homme a des conséquences désastreuses.


Les oiseaux

Dans les colonies, nous progressons entre les nids pour les suivis et les captures. Nous sommes habillées en flexo (des cirés étanches) de la tête aux pieds, que l’on désinfecte entre chaque capture pour éviter la propagation de la maladie. Il fait vite chaud à l’intérieur ! Les poussins, à notre passage, claquent du bec en signe de défense, et si on a le malheur de passer trop près, ou s’ils estiment qu’on les dérange un peu trop, ils nous vomissent dessus des bouts de poissons prédigérés… Sympa !

Poussins d'albatros à bec jaune

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Albatros à bec jaune

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Tout en haut de la colonie, au pied de la barre rocheuse, on trouve la colonie d’Albatros fuligineux. Cette espèce niche aussi sur l’île, mais en quantité bien moindre par rapport aux albatros à bec jaune.

Albatros fuligineux au nid avec son petit

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Les ambiances

Entrecasteaux, c’est aussi des paysages exceptionnels. Les lumières y sont différentes chaque jour, et l’ambiance est magique. En plus, j’ai eu de la chance ! On a eu un temps superbe pendant 5 jours, ce qui est suffisamment rare pour le faire remarquer. En fin de journée, les falaises et l’océan nous offraient le plus beau des spectacles…

Ces lumières...

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La cabane d’Entrecasteaux est très confortable : il y a des panneaux solaires pour l’électricité, un système de récupération/filtration d’eau de pluie pour l’eau potable et du gaz pour la cuisine. Il y a même un four ! On ne manque pas de nourriture non plus, grâce aux touques de vivres préparées par la Log-Ipev et apportées en hélicoptère lors des OP. Justin s’est improvisé cuisinier pendant notre séjour et nous a préparé des bons petits plats : quiche aux légumes, lasagnes végétariennes, cakes salé et sucré, houmous maison,… On s’est régalés !

Ambiance au coucher de soleil

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Entrecasteaux, c’est aussi les plus beaux couchers de soleil de ma vie. Chaque jour, les lumières étaient différentes. L’isolement extrême et le calme seulement troublé par les cris des otaries (oui, ici aussi !) et des gorfous rajoutent une certaine touche exceptionnelle au spectacle.

Un des plus beaux couchers de soleil de ma vie !

© 2022 R. Nespoulet · Institut polaire français · TAAF

Une jolie vague pour terminer

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